Longtemps, l’adolescence a été décrite comme une période de « nettoyage » du cerveau, marquée surtout par l’élimination massive de connexions neuronales inutiles. Une étude publiée dans Science Advances vient bouleverser cette vision. Les chercheurs montrent que cette phase de la vie est aussi un moment de construction active et ciblée de nouvelles connexions, essentielles à la maturation des circuits cérébraux.
En s’intéressant à des neurones profonds du cortex, dits de la couche 5, impliqués dans la transmission des informations vers d’autres régions du cerveau, les scientifiques ont observé un phénomène inédit : au cours de l’adolescence, des zones très précises de ces neurones voient apparaître une forte concentration d’« épines dendritiques », ces microstructures qui servent de points d’ancrage aux synapses. Alors que chez l’enfant ces épines sont réparties de façon relativement uniforme, l’adolescence fait émerger un véritable « point chaud » synaptique sur une portion bien définie de la dendrite apicale.
Ce regroupement n’est pas anecdotique. Il modifie en profondeur les propriétés électriques du neurone, en favorisant l’apparition de signaux calciques locaux qui améliorent l’intégration des informations et la communication entre cellules nerveuses. Autrement dit, le cerveau adolescent ne se contente pas de simplifier ses réseaux : il réorganise activement certaines zones pour les rendre plus performantes.
Les chercheurs ont également montré que ce processus dépend étroitement de l’expérience. Lorsque les animaux sont privés de stimulations sensorielles, la formation de ces « hotspots » synaptiques est nettement réduite. L’environnement, les interactions et les apprentissages jouent donc un rôle direct dans la manière dont les circuits cérébraux se structurent à cet âge charnière.
L’étude apporte enfin un éclairage nouveau sur les troubles psychiatriques. Dans des modèles murins reproduisant certaines vulnérabilités génétiques associées à la schizophrénie, la formation de ces zones synaptiques spécifiques est altérée. Cette observation remet en cause l’idée selon laquelle ces pathologies seraient uniquement liées à un excès d’élimination des synapses : une défaillance dans la construction ciblée de nouvelles connexions pendant l’adolescence pourrait être tout aussi déterminante.
Ces résultats esquissent une image plus nuancée du cerveau en devenir. L’adolescence apparaît non seulement comme un temps de tri, mais comme une phase de façonnage actif des circuits qui soutiendront la cognition adulte. Si ces travaux ont été menés chez la souris, ils ouvrent des perspectives majeures pour comprendre le développement du cerveau humain et les raisons pour lesquelles certaines perturbations survenant à cet âge peuvent laisser des traces durables sur la santé mentale.
Ouiza Lataman