Allaitement en Algérie : le grand pas encore à faire

Nous sommes le 2 août 2025, en plein cœur de la Semaine mondiale de l’allaitement maternel (1‑7 août), promue par l’OMS et l’UNICEF –, le moment idéal pour interroger les réalités algériennes. Malgré les actions, un trop grand nombre de femmes n’allaite pas aussi longtemps qu’elles le souhaiteraient. À l’orée d’un tournant législatif, l’Algérie doit désormais transformer ses engagements en actes concrets.

Une enquête MICS de 2019 révélait un taux d’allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois de seulement 28,7 % –, loin de l’objectif de 50 % à l’horizon 2025 fixé par le ministère de la Santé et l’INSP . Et encore plus affligeant, en 2006, ce taux était tombé à 7 % alors que s’installait le sentiment que le biberon était plus moderne que l’allaitement naturel

. La pression sociale, le marketing agressif des substituts du lait, ou encore parfois le manque de soutien médical freinent encore la mise en pratique de la recommandation de l’OMS.

Le véritable tournant est venu en 2025. Le gouvernement algérien a adopté un projet de loi modifiant la loi 83‑11 relative aux assurances sociales qui porte le congé de maternité à 150 jours, soit cinq mois indemnisés à 100 % du salaire, contre 98 jours auparavant.

Dans certains médias, on évoquait déjà un congé légal de six mois (180 jours) – une confusion alimentée par l’annonce du Conseil des ministres du 13 janvier 2025 – mais seul le compte officiel de 150 jours, soit cinq mois, a été voté à l’Assemblée nationale en mai

Déjà en 2024, quelque 131 000 femmes avaient bénéficié des indemnités journalières liées au congé de maternité – un investissement doublé en coût (26,5 milliards de dinars) depuis 2013 où elles étaient 94 000 pour 9,8 milliards. L’application numérique « El Hanaa » permet désormais de déposer une demande en ligne sans déplacement : un gain de temps, mais insuffisant sans accompagnement humain.

S’il fallait prolonger encore…

La loi prévoit aussi des prolongations pour les naissances complexes : 50 jours supplémentaires, voire 165 jours en cas de handicap ou de maladie grave du nourrisson, toujours indemnisés à 100 % et comptabilisés pour la retraite. Ce qui permet à une mère qui allaite de bénéficier d’un délai suffisant pour sécuriser son allaitement face à une reprise du travail trop précoce. L’UGTA (union syndicale), consultée dans le processus, jugeait cela « un acquis important pour la femme travailleuse ».

Objectifs et défis : un gouffre persistant

Dans les maternités publiques mais aussi privées conventionnées (plus de 270 conventions signées via la CNAS et CASNOS en 2024), la pratique de conseils bienveillants reste insuffisante : le système de santé peine à faire vivre le Baby‑Friendly Hospital Initiative ou à imposer le Code international de commercialisation des substituts du lait maternel intégralement sur le territoire (public ou privé) 

Aujourd’hui, au regard d’un marketing agressif exporté jusque dans les maternités ou sur les réseaux sociaux locaux, où des préparations lactées sont parfois prescrites aux mères dès la sortie de la maternité, les mères algériennes restent très exposées aux pratiques prohibées par le Code adopté par l’OMS en 1981 . Pourtant, selon l’OMS et l’UNICEF, 51 % des femmes prenues dans cette spirale de marketing déclarent que cela influence leur décision d’allaiter .

Ce qui reste à bâtir

Il ne suffit pas d’aligner la durée du congé maternel sur les recommandations mondiales ; il faut en outre :

a) des lactariums publics, des consultantes en lactation (IBCLC), et des cellules de soutien post‑partum mêlant gynécologie, nutrition et soutien psychologique ;

b) une réglementation ferme pour mettre en œuvre le Code produit OMS (zéro publicité pour substituts lactés) ;

c) un système de collecte de données continu, utilisé par l’ANNS (Agence nationale de numérisation de la santé), pour mesurer le taux d’allaitement exclusif à 6 mois, avec des indicateurs par wilaya et par établissement ;

d) un équilibre à trouver entre production nationale de lait infantile (nouvelle usine en cours), nécessaire sur le plan industriel, et la promotion de l’allaitement maternel ; la création du complexe pharmaceutique doit être séparée de toute campagne marketing ciblée vers les mères vulnérables.

 

Vers une Algérie des 6 mois ?

L’extension du congé maternité à cinq mois, associée à une indemnisation intégrale et des possibilités de prolongation en cas de situations médicalisées, constitue une avancée à saluer. Mais dans un pays où l’allaitement reste un sport d’endurance socialement contraint, l’application rigoureuse des textes, couplée à un accompagnement systématique dès la grossesse, semble être le seul chemin susceptible de faire bouger les lignes.

Le taux d’allaitement à six mois ne progressera sensiblement qu’à la condition que les femmes disposent d’un réseau de soutien, d’heures deux‑sein rémunérées sur le lieu de travail, et d’espaces de tirage du lait (incubateurs professionnels). Faute de cela, les beaux discours resteront lettre morte, et l’Algérie dépense beaucoup sans voir ses bébés ou ses mères durables progressez.

En cette Semaine mondiale de l’allaitement maternel, il est urgent de passer du slogan à l’acte, entre droits, responsabilités institutionnelles, et soutien réel à celles qui allaitent.

Nora S.

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