Une étude d’envergure publiée dans le BMJ vient ébranler une certitude solidement ancrée dans la littérature médicale : l’autisme ne serait pas fondamentalement plus fréquent chez les garçons que chez les filles, mais simplement identifié plus tôt chez les premiers. En d’autres termes, ce que la science a longtemps présenté comme une différence biologique pourrait n’être qu’un effet de calendrier — et de regard clinique.
S’appuyant sur une cohorte exceptionnelle de plus de 2,7 millions de personnes suivies en Suède sur plusieurs décennies, les chercheurs ont retracé l’évolution des diagnostics de troubles du spectre de l’autisme (TSA) en fonction de l’âge et du sexe. Leur constat est sans appel : si les garçons dominent largement les statistiques dans l’enfance, cet écart se réduit progressivement avec les années, jusqu’à quasiment disparaître à l’entrée dans l’âge adulte.
Ce phénomène de « rattrapage » tardif chez les filles renverse la lecture classique d’un autisme majoritairement masculin. Il suggère que des milliers de cas féminins échappent au diagnostic pendant l’enfance, pour n’être identifiés qu’à l’adolescence, voire bien plus tard. À 20 ans, le ratio entre hommes et femmes tend déjà vers l’équilibre, et les projections indiquent qu’il pourrait atteindre une parité quasi totale.
Derrière cette convergence se dessine une critique implicite des outils diagnostiques eux-mêmes. Historiquement construits à partir de profils masculins, ils peinent à capter des formes d’expression plus discrètes ou atypiques de l’autisme, souvent observées chez les filles. Celles-ci développent plus fréquemment des stratégies de compensation, masquant leurs difficultés sociales, ou sont orientées vers d’autres diagnostics avant que l’autisme ne soit finalement identifié.
L’étude met ainsi en lumière un biais systémique : celui d’une médecine qui, faute d’avoir suffisamment intégré les différences de présentation clinique selon le sexe, a contribué à invisibiliser une partie significative de la population concernée. Ce décalage diagnostique n’est pas sans conséquences. Il retarde l’accès aux prises en charge adaptées, expose à des erreurs d’orientation thérapeutique et peut aggraver les difficultés à l’âge adulte.
Parallèlement, les données confirment une hausse continue du nombre de diagnostics d’autisme au fil des années, reflet à la fois d’une meilleure reconnaissance du trouble et d’un élargissement des critères diagnostiques. Mais cette augmentation globale ne doit pas masquer une réalité plus fine : celle d’un diagnostic encore inégalement distribué dans le temps selon le sexe.
Au-delà des chiffres, cette étude invite à un changement de paradigme. Elle ne se contente pas de documenter une évolution statistique, elle interroge la manière dont la médecine construit ses catégories, ses normes et, en définitive, ses angles morts.
Car si l’autisme apparaît aujourd’hui plus fréquent chez les garçons, c’est peut-être moins une vérité biologique qu’une conséquence de notre façon de le voir — et de le chercher.
Ouiza Lataman