Longtemps considérée comme une maladie strictement articulaire, la goutte pourrait en réalité peser bien plus lourd sur la santé globale qu’on ne le pensait. Une vaste étude publiée dans JAMA Internal Medicine révèle qu’une prise en charge rigoureuse de l’hyperuricémie ne se contente pas de réduire les crises douloureuses : elle est également associée à une diminution du risque d’infarctus et d’accident vasculaire cérébral.
Les chercheurs se sont penchés sur les données de plus de 100 000 patients atteints de goutte, suivis pendant plusieurs années après l’instauration d’un traitement destiné à abaisser le taux d’acide urique sanguin. Leur objectif : comparer l’évolution cardiovasculaire des patients ayant atteint la cible thérapeutique recommandée — un taux d’urate inférieur à 6 mg/dL — à celle des patients restés au-dessus de ce seuil.
Les résultats sont sans ambiguïté. Les patients chez lesquels le traitement a été ajusté jusqu’à atteindre cette cible biologique ont présenté moins d’événements cardiovasculaires majeurs, tels que l’infarctus du myocarde ou l’AVC, que ceux dont l’uricémie est restée élevée. La réduction du risque, modeste mais significative à l’échelle individuelle, devient particulièrement notable lorsqu’on la rapporte à la forte prévalence de la goutte dans la population adulte.
Plus encore, les bénéfices semblaient s’accentuer chez les patients dont l’acide urique était abaissé à des niveaux encore plus bas, suggérant un lien dose-effet entre le contrôle de l’uricémie et la protection cardiovasculaire. À ces gains s’ajoute une baisse attendue de la fréquence des crises de goutte, confirmant l’intérêt clinique global de cette stratégie dite « treat-to-target », qui consiste à adapter les doses jusqu’à atteindre un objectif précis plutôt qu’à prescrire un traitement standard non ajusté.
Ces observations apportent un éclairage nouveau sur une pathologie souvent banalisée. Elles renforcent l’idée que la goutte n’est pas une maladie isolée, mais un marqueur d’un déséquilibre métabolique plus large, étroitement lié aux maladies cardiovasculaires. Pour les auteurs, mieux contrôler l’acide urique pourrait ainsi devenir un levier supplémentaire de prévention cardiovasculaire, en particulier chez des patients déjà exposés à des facteurs de risque comme l’hypertension, le diabète ou l’obésité.
Même si l’étude reste observationnelle et ne permet pas d’affirmer un lien de causalité directe, elle invite à repenser les pratiques cliniques. Au-delà du soulagement des douleurs articulaires, le traitement de la goutte pourrait désormais être envisagé comme un outil de protection du cœur, plaidant pour un suivi plus rigoureux et une individualisation plus ambitieuse des traitements.
Ouiza Lataman