L’immunothérapie a profondément changé le traitement de nombreux cancers, offrant à certains patients des rémissions durables là où les options thérapeutiques étaient jusque-là limitées. Mais cette avancée majeure n’est pas sans risques. Une étude récemment publiée dans The New England Journal of Medicine met en lumière une réalité jusqu’ici largement sous-estimée : chez certains patients, les effets indésirables liés à l’immunothérapie pourraient provoquer des atteintes silencieuses de plusieurs organes, bien avant l’apparition de symptômes cliniques.
Les traitements par inhibiteurs de points de contrôle immunitaire agissent en levant les freins naturels du système immunitaire afin de lui permettre d’attaquer les cellules cancéreuses. Ce mécanisme puissant peut toutefois se retourner contre l’organisme et entraîner des réactions inflammatoires parfois sévères, connues sous le nom d’événements indésirables immuno-induits. Jusqu’à présent, ces complications étaient surtout identifiées lorsqu’un organe devenait symptomatique, comme l’intestin, les poumons, la peau ou la thyroïde.
En analysant l’ADN libre circulant dans le sang, les chercheurs ont adopté une approche différente. Cet ADN, libéré lors de la destruction des cellules, porte une signature moléculaire permettant d’identifier le tissu dont il provient. Grâce à cette technologie, l’équipe a observé que chez les patients ayant développé des effets indésirables liés à l’immunothérapie, des fragments d’ADN issus de plusieurs organes étaient présents en quantité anormalement élevée, y compris lorsque ces organes ne présentaient aucun signe clinique apparent.
Plus surprenant encore, ces signaux moléculaires ont parfois été détectés plusieurs mois avant que les médecins ne posent un diagnostic d’effet indésirable immunitaire. Ces données suggèrent que les manifestations cliniques visibles ne seraient que la partie émergée d’un processus plus diffus, au cours duquel le système immunitaire s’attaque simultanément à différents tissus de l’organisme.
Cette découverte remet en question la manière dont les effets secondaires de l’immunothérapie sont actuellement surveillés. Elle laisse entrevoir la possibilité que des dommages biologiques importants surviennent de façon silencieuse, sans alerte clinique immédiate. Pour les chercheurs, l’analyse de l’ADN circulant pourrait ainsi devenir, à terme, un outil précieux pour détecter plus précocement les toxicités immunitaires et adapter les traitements avant l’apparition de complications graves.
Les auteurs de l’étude soulignent toutefois que ces résultats doivent être confirmés par des travaux menés sur des cohortes plus larges, afin de mieux distinguer les effets propres à l’immunothérapie d’autres causes possibles de lésions tissulaires. Malgré ces limites, cette recherche ouvre une nouvelle voie vers une immunothérapie plus sûre, fondée sur une surveillance plus fine et plus anticipative des effets secondaires.
En révélant l’existence possible de lésions multiorganes silencieuses, cette étude invite à repenser l’équilibre entre efficacité thérapeutique et sécurité des patients, dans un domaine où l’innovation progresse souvent plus vite que les outils de suivi.
Nouhad Ourebzani