Pesticides : une étude mondiale révèle un lien inédit entre expositions réelles et explosion du risque de cancer

Une étude publiée dans la revue Nature Health bouleverse les certitudes scientifiques en établissant, pour la première fois à l’échelle d’un pays entier, un lien solide entre l’exposition aux pesticides — non pas pris isolément, mais en mélange — et l’augmentation du risque de cancer.

Menée au Pérou par une équipe internationale, la recherche introduit un concept encore peu exploré : la « spatial exposomics », une approche qui cartographie simultanément les expositions environnementales et les maladies à grande échelle. Concrètement, les scientifiques ont modélisé la dispersion de 31 pesticides dans l’environnement entre 2014 et 2019, en intégrant des données complexes sur les sols, le climat et l’hydrologie.

Ces données ont ensuite été croisées avec plus de 150 000 cas de cancer recensés sur plus d’une décennie. Résultat : une corrélation géographique nette entre les zones les plus exposées et une hausse significative de l’incidence des cancers. Dans certaines régions, le risque est multiplié jusqu’à près de dix fois.

Mais l’apport majeur de cette étude réside ailleurs : elle rompt avec l’approche classique de la toxicologie, qui évalue les substances une par une. Or, dans la réalité, les populations sont exposées à des cocktails chimiques. Au Pérou, certaines communautés rurales cumulent en moyenne une douzaine de pesticides différents dans leur organisme.

Sur le plan biologique, les chercheurs ont identifié un mécanisme inquiétant : ces mélanges n’endommagent pas nécessairement directement l’ADN, mais perturbent le fonctionnement des cellules, les rendant plus vulnérables à la transformation cancéreuse. Ce mode d’action dit « non génotoxique » remet en cause un pilier des politiques sanitaires actuelles, fondées sur l’idée que seules les substances mutagènes sont cancérigènes.

Autre enseignement clé : la géographie du risque. Les « hotspots » identifiés se concentrent dans des zones agricoles intensives, souvent habitées par des populations rurales ou autochtones, déjà exposées à des inégalités sanitaires. L’étude met ainsi en lumière une dimension sociale et territoriale du risque environnemental.

Enfin, les chercheurs alertent sur l’effet aggravant du changement climatique. Des phénomènes comme El Niño pourraient modifier la dispersion des pesticides et accroître l’exposition des populations, rendant le risque encore plus difficile à contrôler.

Au-delà du cas péruvien, cette étude ouvre un débat mondial. Elle suggère que les cadres actuels d’évaluation des risques sont largement insuffisants face à des expositions complexes et cumulatives.

Ouiza Lataman