Peut-on hériter d’une dépression comme on hériterait de la couleur des yeux ? Les troubles mentaux suivent-ils une logique familiale implacable ? Une vaste étude danoise publiée le 27 juillet 2025 dans The Lancet Psychiatry apporte des réponses nuancées, loin des clichés tenaces sur la “folie héréditaire”. En s’appuyant sur des données issues de plus de 3,6 millions de personnes, les chercheurs révèlent que si les antécédents familiaux augmentent effectivement les risques, la majorité des cas apparaissent pourtant chez des personnes sans aucun lien de parenté avec un patient psychiatrique.
Le travail est d’une ampleur inédite. En croisant les registres médicaux et démographiques du Danemark — pays qui dispose d’un des systèmes de données de santé les plus complets au monde — les chercheurs ont analysé les parcours psychiatriques de générations entières. Résultat : une cartographie fine des risques absolus et relatifs de développer un trouble mental selon le degré de lien familial.
Pour la dépression, par exemple, le risque d’être diagnostiqué avant 60 ans est :
• de 15,5 % lorsqu’un parent au premier degré (père, mère, frère ou sœur) est atteint,
• de 13,5 % en cas d’antécédents au deuxième degré,
• de 7,8 % dans la population générale,
• et tombe à 4,7 % chez ceux qui n’ont aucun membre de la famille concerné.
Même constat pour des troubles plus sévères comme la schizophrénie ou les troubles bipolaires : le lien familial augmente les probabilités, mais n’est ni une certitude, ni une condamnation.
Plus frappant encore : la majorité des personnes souffrant de troubles psychiatriques n’ont aucun antécédent connu dans leur entourage. L’étude estime par exemple que près de 90 % des cas de schizophrénie apparaissent chez des individus sans parent atteint. Une donnée qui, selon les auteurs, doit être entendue comme un appel à repenser la prévention et à lutter contre la stigmatisation.
Car si les gènes jouent un rôle, ils ne sont qu’une pièce du puzzle. Le professeur Esben Agerbo, coauteur de l’étude, insiste sur l’importance d’une approche équilibrée : intégrer les facteurs héréditaires sans négliger les dimensions sociales, psychologiques et environnementales. « La génétique ne doit pas servir d’excuse, ni de verdict. Elle nous indique des tendances, mais pas des destinées », explique-t-il.
En somme, l’hérédité pèse, mais ne décide pas. Et c’est peut-être là le message le plus fort de cette recherche. Les troubles mentaux ne sont pas des fatalités biologiques : ils sont complexes, multifactoriels, et souvent imprévisibles. Cela implique une responsabilité collective : repenser les politiques de santé mentale, élargir l’accès aux soins, former à la détection précoce, et surtout… ne plus enfermer les individus dans leur arbre généalogique.
Nouhad Ourebzani