Quatre questions à Abdelkader Messadi, spécialiste en ophtalmologie

« La prévalence du strabisme en Algérie est estimée entre 3 % et 5 % de la population »

Le strabisme, un trouble visuel qui se manifeste par un désalignement des yeux, touche de nombreuses personnes, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes. Cette affection peut avoir des répercussions non seulement esthétiques, mais aussi fonctionnelles, notamment sur la vision binoculaire et la perception de la profondeur. Pour mieux comprendre les causes, les complications et les traitements, nous avons rencontré le Dr Abdelkader Messadi, spécialiste en ophtalmologie. Dans cet entretien, il partage son expertise et répond à nos questions sur ce sujet qui suscite de nombreuses interrogations.

Quelles sont les principales causes du strabisme chez les enfants et les adultes ?

Il faut d’abord savoir que la prévalence du strabisme est estimée entre 3 % et 5 % de la population, ce qui représente environ 1,2 million de personnes dans notre pays. Pour rappel, le strabisme se définit comme une déviation oculaire permanente d’un œil, entraînant une perte de parallélisme des deux yeux, contrairement à la phorie, qui se manifeste par une déviation transitoire de l’œil, avec des épisodes de décompensation et de restitution du parallélisme des deux yeux par phénomène de fusion. C’est ainsi qu’on parle de strabisme horizontal convergent ou divergent, ou de strabisme vertical. Nous éliminons de notre communication les paralysies oculomotrices, qui constituent une autre entité, bien qu’elles se manifestent par une déviation oculaire.

Pour revenir à votre question : la principale cause du strabisme est l’hérédité, qui représente 30 % des cas. Il existe des familles où plusieurs membres sont atteints de strabisme. En seconde position, on trouve les troubles visuels, particulièrement lorsqu’il y a une grande différence de vision entre les deux yeux (anisométropie). Parmi les troubles visuels les plus fréquents, on retrouve l’hypermétropie responsable des strabismes convergents et la myopie responsable des strabismes divergents. L’amblyopie, ou différence importante de la vision entre les deux yeux, est également une cause fréquente de strabisme. On observe aussi des strabismes sensoriels secondaires à des phénomènes organiques tels qu’une cataracte, une lésion au niveau de la macula ou du nerf optique. Il existe aussi le strabisme congénital, souvent à grand angle, qui n’est pas toujours lié à un trouble visuel réfractif, mais plutôt à un trouble neuro-sensoriel. Une mention particulière pour le strabisme accommodatif, lié à un trouble de l’accommodation.

Chez l’adulte, il s’agira généralement d’une phorie (exophorie ou esophorie) qui décompense. Un strabisme peut survenir après une chirurgie de décollement de rétine ou à la suite d’un traumatisme perforant. Il peut également s’agir d’un strabisme opéré dans l’enfance qui récidive à l’âge adulte. Les strabismes sensoriels, dus à l’amblyopie organique, sont également observés après certaines maladies : neuropathie, maculopathie, cataracte ou taie cornéenne après traumatisme.

Quels sont les traitements disponibles pour corriger le strabisme et dans quels cas recommande-t-on une intervention chirurgicale ?

Le strabisme étant souvent associé à une amblyopie, le traitement initial doit être celui de l’amblyopie, pour rétablir une vision identique aux deux yeux. Cela doit être une priorité si l’on veut réussir le traitement. Il faut d’abord corriger le trouble visuel par la prescription d’une correction optique optimale, qui servira de support au traitement de l’amblyopie. Il s’agit d’un traitement médical long qui nécessite une bonne coopération des parents et de l’enfant. La principale cause d’échec du traitement est le manque d’observance des parents, qui sont parfois plus intéressés par l’aspect esthétique que par l’aspect fonctionnel (visuel). Après avoir réussi à traiter l’amblyopie et obtenu une vision identique aux deux yeux, on a recours à la chirurgie pour rétablir le parallélisme des deux yeux. Une mention particulière pour le strabisme accommodatif, dont le traitement est purement optique. Il suffit de prescrire la bonne correction optique optimale pour obtenir un parallélisme des axes visuels (effet “waw”).

Le strabisme peut-il entraîner des complications à long terme, comme une perte de vision ou une fatigue visuelle ?

La principale conséquence du strabisme reste l’amblyopie, due à la perte de stimulation de la zone centrale de la rétine (en raison de la déviation), d’où la priorité d’un traitement précoce. La seconde complication est la vision double (diplopie), rarement observée chez l’enfant, qui a une grande capacité d’adaptation (c’est l’amblyopie qui compense la diplopie chez l’enfant). Mais la diplopie est surtout l’apanage de l’adulte, dès lors qu’apparaît un strabisme secondaire (après chirurgie ou après paralysie oculomotrice). Le strabisme se caractérise aussi par une perte définitive de la vision tridimensionnelle (3D). Nous n’oublierons pas de signaler les effets psychologiques liés au strabisme : perte de l’estime de soi, crainte de perdre le fonctionnement du deuxième œil, stigmatisation sociale, retentissement négatif sur le plan professionnel (impossibilité d’accès à certains métiers). La fatigue visuelle est en effet observée dans les strabismes accommodatifs, par saturation de l’accommodation, et peut être source de douleur orbitaire et de maux de tête.

Existe-t-il des méthodes de prévention pour éviter l’apparition ou l’aggravation du strabisme, notamment chez les jeunes enfants ?

La principale prévention consiste à dépister les troubles visuels réfractifs chez le jeune enfant (myopie, hypermétropie, fort astigmatisme), surtout s’ils sont associés à une anisométropie (grande différence de vision entre les deux yeux). Dans ce cas, il convient de prescrire très tôt une correction optique optimale et d’établir une surveillance semestrielle, en gardant à l’esprit que la vision de l’enfant est une variable dans le temps. Le second volet consiste à dépister précocement une amblyopie, très fréquente et souvent associée au strabisme, et à la traiter avec l’aide d’un orthoptiste qualifié. Nous n’omettrons pas de dépister des causes organiques et de les traiter précocement : cataractes, lésions maculaires, ptôsis ou autres obstacles à la vision. La coopération des parents est primordiale pour la réussite du traitement.

Propos recueillis par Ines Fouzari