Et si une simple hausse des taxes sur les cigarettes permettait de sauver des centaines de milliers d’enfants ?
C’est la conclusion d’une vaste étude publiée dans The Lancet Public Health, qui révèle l’impact majeur de la fiscalité du tabac sur la réduction de la mortalité infantile dans les pays à revenu faible et intermédiaire. À l’heure où ces États peinent à endiguer les inégalités de santé, les auteurs pointent du doigt un levier sous-exploité mais redoutablement efficace : taxer davantage le tabac pour protéger les plus jeunes, souvent premières victimes des conséquences invisibles de la fumée.
Réalisée dans 94 pays sur une période de dix ans (2008–2018), cette étude écologique longitudinale révèle que si tous les États avaient appliqué une taxe équivalant à 75 % du prix de vente au détail des cigarettes — seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) — près de 231 000 décès d’enfants de moins d’un an auraient pu être évités en 2018. Parmi eux, 182 000 étaient des nouveau-nés, soit des vies interrompues dans leurs tout premiers jours.
Les auteurs démontrent qu’une hausse de 10 % des taxes sur le tabac est associée à une baisse de 2,6 % de la mortalité néonatale et de 1,9 % de la mortalité infantile. Une telle mesure aurait permis de prévenir, pour la seule année 2018, environ 78 000 décès d’enfants de moins d’un an, dont 64 000 nouveau-nés.
Or, dans de nombreux pays du Sud, la fiscalité sur le tabac reste dramatiquement faible : seuls 11 % des pays à revenu faible ou intermédiaire atteignaient le seuil recommandé par l’OMS en 2018, contre 42 % des pays à revenu élevé. Cette disparité se double d’un paradoxe : les pays les plus touchés par la mortalité infantile sont aussi ceux où les hausses de taxes pourraient avoir l’impact le plus rapide et le plus massif.
Au-delà des chiffres, cette étude éclaire une réalité peu visible : les enfants paient un lourd tribut à la consommation de tabac, souvent passive, dans des environnements déjà précaires. La fumée de cigarette — qu’elle soit inhalée pendant la grossesse ou après la naissance — augmente le risque de prématurité, de faible poids à la naissance et de mort subite du nourrisson.
Pour les chercheurs, les politiques fiscales peuvent devenir de puissants instruments de réduction des inégalités. En augmentant le prix du tabac, on réduit sa consommation, en particulier dans les foyers les plus modestes, tout en générant des recettes publiques susceptibles d’être réinvesties dans des services de santé maternelle et infantile.
Alors que le tabac tue chaque année plus de huit millions de personnes, dont des centaines de milliers de non-fumeurs, les auteurs appellent les gouvernements à agir sans tarder. « Augmenter les taxes sur le tabac est l’une des interventions de santé publique les plus efficaces, les plus rentables et les plus équitables », rappellent-ils. Un message clair pour les décideurs des pays du Sud, où les leviers d’action restent trop peu exploités.
À l’heure où la lutte contre les inégalités en santé devient un impératif mondial, cette étude offre une piste concrète, mesurable et éthique : taxer le tabac, non seulement pour réduire le nombre de fumeurs, mais pour donner une chance de survie aux enfants les plus défavorisés.
Ouiza Lataman