Des équipes de recherche de la Cleveland Clinic ont mis en lumière un élément jusqu’ici négligé qui pourrait expliquer pourquoi l’immunothérapie, traitement révolutionnaire contre de nombreux cancers, n’est efficace que chez une minorité de patients atteints de carcinome épidermoïde de la tête et du cou (HNSCC). Selon deux études publiées simultanément dans la revue Nature Cancer, une charge bactérienne élevée à l’intérieur des tumeurs affaiblit la réponse immunitaire locale et favorise la résistance aux traitements immunothérapeutiques.
Les travaux montrent que ce n’est pas l’espèce bactérienne présente qui compte, mais la quantité totale de bactéries dans le microenvironnement tumoral. Les chercheurs ont observé que de fortes concentrations bactériennes attirent des neutrophiles — des globules blancs spécialisés dans la lutte contre les infections — et que ces cellules, bien que essentielles contre les bactéries, peuvent paradoxalement supprimer l’activité des lymphocytes T, éléments indispensables à l’efficacité des immunothérapies.
Les résultats se basent à la fois sur l’analyse d’échantillons tumoraux de patients, des modèles précliniques et des données issues d’essais cliniques. Dans ces modèles expérimentaux, l’utilisation d’antibiotiques a permis de réduire la taille des tumeurs et d’améliorer la réponse immunitaire, tandis que l’injection de bactéries augmentait la résistance aux inhibiteurs de points de contrôle immunitaire tels que les agents anti-PD-L1.
Une analyse rétrospective d’un essai de phase III (Javelin HN100), qui testait l’ajout d’immunothérapie à une chimiothérapie radiée standard, a confirmé que les patients dont les tumeurs présentaient une charge bactérienne élevée avaient des résultats nettement moins bons sous immunothérapie que ceux traités par les soins standards.
Ces découvertes suggèrent qu’au-delà des facteurs génétiques propres aux cellules cancéreuses, le microbiome tumoral — l’ensemble des bactéries présentes dans la tumeur — est un acteur majeur de la réponse thérapeutique. Cela remet en question la manière dont sont aujourd’hui sélectionnés les patients pour l’immunothérapie et ouvre la voie à de nouvelles stratégies, notamment l’usage ciblé d’antibiotiques pour diminuer la charge bactérienne tumorale et restaurer l’efficacité du traitement.
Sur la base de ces résultats, des essais cliniques sont déjà en cours pour tester cette approche combinée chez des patients atteints d’HNSCC, avec l’espoir de transformer ces données en bénéfices concrets pour les patients qui jusqu’ici ne répondaient pas aux traitements immunitaires.
Cette avancée souligne l’importance de mieux comprendre les interactions complexes entre cancer, microbiome et système immunitaire, une direction prometteuse pour améliorer la prise en charge des cancers résistants et personnaliser davantage les thérapies anticancéreuses.
Ouiza Lataman
