L’Institut national de santé publique (INSP), en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a publié les résultats d’une vaste enquête sur la consommation des antibiotiques dans les cinq Centres hospitalo-universitaires (CHU) d’Alger. Réalisée sur les années 2023 et 2024 et publiée en octobre 2025, cette étude met en lumière une consommation hospitalière importante d’antibiotiques, marquée par de fortes disparités entre établissements et une utilisation préoccupante de molécules classées à haut risque de résistance.
L’enquête a concerné les CHU Mustapha, Bab El Oued, Beni Messous, Hussein Dey et Douera. Les chercheurs ont utilisé l’indicateur international de la Dose Définie Journalière pour 1000 journées d’hospitalisation (DDJ/1000 JH), recommandé par l’OMS, afin de mesurer précisément l’usage des antibiotiques dans les différents services hospitaliers.
Les résultats montrent une importante hétérogénéité entre les établissements. Le CHU de Beni Messous affiche la consommation la plus élevée avec 793 DDJ/1000 JH, suivi du CHU de Douera avec 692 et du CHU Mustapha avec 569. À l’inverse, le CHU Bab El Oued présente le niveau le plus faible avec 210 DDJ/1000 JH.
Les services de soins intensifs et de chirurgie apparaissent comme les plus gros consommateurs d’antibiotiques. En réanimation, les chiffres atteignent des niveaux particulièrement élevés : 2504 DDJ/1000 JH au CHU Bab El Oued, 1721 à Douera, 1546 à Mustapha et 1264 à Beni Messous. Selon le rapport, cette forte consommation s’explique par la gravité des patients hospitalisés, leur vulnérabilité et le risque élevé d’infections liées aux soins.
L’étude révèle également un recours important à des antibiotiques à large spectre et à des molécules dites « de réserve », normalement destinées aux infections graves causées par des bactéries multirésistantes. Parmi les antibiotiques les plus utilisés figurent l’imipénème, le méropénème, les céphalosporines de troisième génération comme la céfotaxime et la ceftriaxone, ainsi que des fluoroquinolones telles que la ciprofloxacine.
Les auteurs du rapport attirent particulièrement l’attention sur la classification internationale « AWaRe » de l’OMS, qui répartit les antibiotiques en trois catégories : « Access » pour les molécules de première intention, « Watch » pour celles nécessitant une surveillance stricte et « Reserve » pour les antibiotiques de dernier recours.
Or, dans l’ensemble des cinq CHU étudiés, la consommation est dominée par les antibiotiques du groupe « Watch », dont les proportions dépassent souvent 50 %, alors que l’OMS recommande qu’au moins 60 % des prescriptions relèvent du groupe « Access », considéré comme moins générateur de résistances bactériennes.
L’enquête souligne ainsi un recours encore insuffisant aux antibiotiques de première intention et met en garde contre les risques croissants d’antibiorésistance. Les chercheurs estiment que cette situation pourrait compromettre l’efficacité future des traitements anti-infectieux et accroître les complications médicales ainsi que les coûts de santé.
Face à ce constat, l’INSP recommande le renforcement des programmes de bon usage des antibiotiques dans les hôpitaux, l’élaboration de protocoles thérapeutiques harmonisés, le développement des audits de prescription et une meilleure adaptation des traitements aux résultats microbiologiques. Le rapport insiste également sur la nécessité de renforcer la formation continue des professionnels de santé et de mettre en place une surveillance régulière de la consommation des antibiotiques dans les établissements hospitaliers.
Pour les auteurs de l’étude, la lutte contre l’antibiorésistance constitue désormais une priorité majeure de santé publique. Ils estiment qu’une gestion plus rigoureuse et coordonnée des prescriptions est indispensable afin de préserver l’efficacité des antibiotiques et garantir la sécurité des patients dans les années à venir.
Nouhad Ourebzani
