Algérie : les séquelles sanitaires des mines laissées par le colonialisme français

 

À l’occasion de la Journée internationale pour la sensibilisation au problème des mines, célébrée chaque 4 avril, il est  nécessaire d’évoquer et de rappeler une réalité historique dont les effets se prolongent encore aujourd’hui : l’impact sanitaire durable des mines antipersonnel héritées de la période coloniale française. Bien au-delà du contexte militaire dans lequel elles ont été posées, ces armes ont profondément marqué la santé des populations civiles et ont exercé une pression constante sur le système national de santé depuis l’indépendance.

Durant la guerre de Libération, l’armée coloniale française a massivement miné certaines régions du territoire, notamment le long des frontières est et ouest à travers les lignes Morice et Challe. Ces dispositifs avaient pour objectif de freiner les mouvements des combattants de l’ALN, mais ils ont conduit à la pose de près de 11 millions de mines antipersonnel. Après 1962, ces engins enfouis sont restés actifs et dangereux pendant des décennies, d’autant plus que les conditions naturelles comme l’érosion, les pluies et les déplacements de terrain ont contribué à les déplacer, rendant leur localisation incertaine et leur neutralisation encore plus complexe.

Les conséquences humaines ont été particulièrement lourdes. Plus de 7 300 victimes civiles ont été recensées, dont près de 2 470 après l’indépendance, ce qui montre que ces mines ont continué à tuer et à mutiler bien après la fin de la guerre. Les victimes sont majoritairement des civils, souvent issus de zones rurales, comme des agriculteurs, des éleveurs ou encore des enfants, qui ont été exposés sans le savoir à ces engins explosifs. Les explosions ont provoqué des amputations, des blessures graves, des handicaps permanents et de nombreux décès, transformant des vies de manière irréversible.

Sur le plan sanitaire, l’impact de ces mines a été profond et multidimensionnel. Les traumatismes physiques causés par les explosions sont particulièrement sévères et nécessitent des interventions chirurgicales complexes, parfois répétées sur de longues périodes. Les victimes souffrent de mutilations irréversibles, de douleurs chroniques, d’infections graves et de complications post-opératoires, ce qui impose une prise en charge médicale lourde incluant chirurgie reconstructive, rééducation fonctionnelle et appareillage en prothèses. À ces blessures physiques s’ajoute une dimension psychologique souvent sous-estimée. De nombreux survivants développent des troubles tels que le stress post-traumatique, la dépression, l’anxiété ou encore un profond isolement social, aggravé par la perte d’autonomie et la stigmatisation liée au handicap.

Pour le système de santé algérien, cet héritage a représenté une charge durable. Dès l’indépendance, la prise en charge des victimes de mines a nécessité la mobilisation de ressources médicales importantes, notamment la mise en place d’infrastructures adaptées, la formation de personnels spécialisés dans les traumatismes graves et la création de centres de rééducation. Le coût de cette prise en charge ne s’est pas limité à l’urgence, puisqu’il implique un suivi médical à long terme, le remplacement régulier des prothèses et des soins continus, ce qui a pesé sur les budgets publics pendant des décennies.

Parallèlement, l’Algérie a engagé dès 1963 un vaste programme de déminage. Au total, plus de 8,9 millions de mines et d’engins explosifs ont été détruits et plus de 65 000 hectares de terrain ont été décontaminés. Ces efforts ont été accompagnés de campagnes de sensibilisation visant à prévenir les accidents, notamment dans les régions frontalières les plus exposées.

L’Algérie a officiellement rempli ses obligations internationales en matière de déminage en 2017 dans le cadre de la Convention d’Ottawa. Toutefois, des mines isolées continuent d’être découvertes de manière ponctuelle, ce qui montre que le risque n’a pas totalement disparu. Surtout, les conséquences sanitaires demeurent bien présentes. Des milliers de survivants vivent encore avec des handicaps liés à ces explosions, et le système de santé continue d’assurer leur prise en charge sur le long terme.

Ainsi, les mines antipersonnel laissées par le colonialisme français ne constituent pas seulement un vestige du passé, mais une problématique toujours actuelle de santé publique. Elles illustrent comment une stratégie militaire peut produire des effets durables sur plusieurs générations, en affectant à la fois les individus, les familles et les structures sanitaires d’un pays.

Nouhad Ourebzani 

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