Entretien réalisé par Amina Azoune
À l’occasion de la Semaine mondiale du glaucome, Esseha s’est entretenu avec le Dr Abdelkader Messadi, spécialiste en ophtalmologie. Il revient sur les mécanismes de cette maladie oculaire souvent silencieuse, ses facteurs de risque et les stratégies actuelles pour en ralentir l’évolution. Il évoque également les avancées prometteuses de la recherche, notamment dans le domaine des traitements neuroprotecteurs.
Esseha : À l’occasion de la Semaine mondiale du glaucome, pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le glaucome ?
Dr Abdelkader Messadi :
Le glaucome est une neuropathie optique caractérisée par une perte progressive et irréversible des fibres nerveuses qui composent le nerf optique. Cette destruction progressive peut conduire, à long terme et en l’absence d’un dépistage précoce, à une cécité irréversible.
Selon les statistiques de l’Organisation mondiale de la Santé, le glaucome constitue la deuxième cause de cécité dans le monde, derrière la dégénérescence maculaire liée à l’âge. En Algérie, il représente même la première cause de cécité.
La gravité de cette maladie tient notamment à son caractère silencieux. Au début de son évolution, elle ne provoque généralement ni douleur, ni rougeur, ni larmoiement, ni même de baisse de la vision. Les premières manifestations, en particulier les altérations du champ visuel, apparaissent souvent tardivement, lorsque près de 40 % des fibres du nerf optique ont déjà été détruites.
Esseha : Existe-t-il des facteurs de risque favorisant l’apparition du glaucome ?
Dr Abdelkader Messadi :
Oui, plusieurs facteurs peuvent augmenter le risque de développer un glaucome.
Le premier est l’âge : le risque augmente nettement après 40 ans. L’élévation de la pression intraoculaire constitue également un facteur majeur, même si elle n’explique pas à elle seule tous les cas.
Les antécédents familiaux jouent aussi un rôle important, car la maladie peut présenter une composante héréditaire. L’origine ethnique intervient également : les populations africaines ou afro-descendantes présentent un risque plus élevé de glaucome à angle ouvert, tandis que certaines populations asiatiques sont davantage exposées au glaucome par fermeture de l’angle.
D’autres facteurs peuvent intervenir, comme une forte myopie – en particulier au-delà de six dioptries – ou, à l’inverse, une hypermétropie importante. Une cornée centrale fine, l’usage prolongé de corticoïdes, des traumatismes oculaires ou certaines pathologies vasculaires comme l’hypertension artérielle, l’hypotension nocturne ou le diabète peuvent également augmenter le risque.
Certaines maladies oculaires, comme l’uvéite, le syndrome de pseudo-exfoliation ou la dispersion pigmentaire, sont également associées au glaucome.
Lorsqu’une personne présente un ou plusieurs de ces facteurs de risque, il est fortement recommandé de consulter un ophtalmologiste au moins une fois par an.
Esseha : Vous avez évoqué l’hypertension oculaire comme facteur de risque majeur. Le fait de la réguler permet-il de résoudre le problème du glaucome ?
Dr Abdelkader Messadi :
La situation est en réalité plus complexe.
Pendant longtemps, on pensait que le glaucome était essentiellement lié à une pression intraoculaire élevée. Cette conception a été remise en question avec l’identification d’un type particulier de glaucome appelé glaucome à pression normale.
Cette forme montre que la maladie peut également être liée à d’autres mécanismes. Certaines hypothèses évoquent notamment une origine vasculaire ou ischémique, liée à une mauvaise irrigation du nerf optique et à un déficit d’oxygénation des fibres nerveuses.
D’autres travaux suggèrent qu’il pourrait exister un phénomène d’apoptose cellulaire progressive, c’est-à-dire une mort programmée des cellules du nerf optique dont l’origine reste encore mal comprise.
Aujourd’hui, la plupart des traitements disponibles agissent principalement en réduisant la pression intraoculaire. Autrement dit, ils permettent de contrôler le principal facteur de risque afin de ralentir l’évolution de la maladie.
Esseha : Et dans le cas du glaucome à pression normale ?
Dr Abdelkader Messadi :
C’est une question très pertinente.
On pourrait penser que lorsque la pression intraoculaire est normale, il n’est pas nécessaire d’agir sur ce paramètre. En réalité, même dans ce cas, il est recommandé d’abaisser la pression oculaire.
En effet, lorsque le nerf optique est fragilisé, une réduction supplémentaire de la pression peut contribuer à ralentir la progression de la maladie.
Esseha : Existe-t-il une pression oculaire idéale à atteindre pour stabiliser la maladie ?
Dr Abdelkader Messadi :
Cela nous amène à la notion de pression intraoculaire cible.
Il s’agit du niveau de pression oculaire qui permet de stabiliser la maladie, c’est-à-dire d’empêcher la progression des déficits du champ visuel et la perte des fibres du nerf optique, mesurée notamment par l’analyse des couches nerveuses rétiniennes.
Cette pression cible varie en fonction du stade du glaucome.
Pour un glaucome débutant, elle se situe généralement autour de 18 mmHg.
Pour un glaucome modéré, elle doit être abaissée autour de 15 mmHg.
Dans les formes avancées, elle doit se rapprocher de 12 mmHg, voire être encore plus basse chez les patients présentant une forte myopie.
Le suivi régulier du champ visuel permet d’évaluer la progression de la maladie et d’ajuster cette pression cible. Elle peut donc évoluer chez un même patient au cours du temps, en fonction de l’évolution de son glaucome.
Esseha : Peut-on conclure sur une note d’espoir ?
Dr Abdelkader Messadi :
Absolument.
La recherche scientifique progresse rapidement dans ce domaine. Plusieurs équipes internationales travaillent actuellement sur le développement de nouvelles molécules appelées neuroprotecteurs. Leur objectif est de protéger les fibres du nerf optique et de prévenir leur destruction.
Ces traitements sont actuellement en phase III d’essais cliniques. Nous sommes donc relativement proches d’une éventuelle mise sur le marché.
Si ces résultats se confirment, ces nouvelles thérapies pourraient considérablement réduire le risque de cécité chez les patients atteints de glaucome, en particulier dans les formes à pression normale.
C’est une perspective très encourageante pour l’avenir de la prise en charge de cette maladie.
