La dépendance aux substances psychoactives peut être particulièrement difficile à reconnaître et à faire soigner lorsqu’elle touche les femmes. À la souffrance liée à l’addiction s’ajoute parfois la peur du regard des autres, du jugement familial ou de la stigmatisation sociale. Une situation qui peut conduire certaines femmes à dissimuler leur consommation et à retarder leur recours aux soins, au risque de voir leurs difficultés s’aggraver.
Interrogée par Esseha en marge du Congrès international de psychiatrie au féminin, organisé les 22 et 23 octobre 2026 à Alger, la Dr Roua Trabelsi, psychiatre, addictologue et sexologue tunisienne, a attiré l’attention sur les particularités des addictions féminines, tant dans leur évolution que dans les obstacles rencontrés par les patientes pour accéder à une prise en charge.
La spécialiste a notamment évoqué le phénomène de telescoping, qui désigne une progression parfois plus rapide entre les premières consommations et l’apparition d’une dépendance ou de complications. Certaines études ont observé ce phénomène chez les femmes pour l’alcool et différentes substances psychoactives, même lorsque leur consommation débute plus tardivement que celle des hommes. Ces résultats ne sont toutefois pas uniformes et ne permettent pas de considérer cette évolution accélérée comme une caractéristique générale des addictions féminines.
Les différences biologiques et hormonales peuvent intervenir dans les réactions aux substances et dans certains mécanismes de dépendance. Mais elles ne suffisent pas à expliquer la diversité des situations. Les antécédents de traumatismes, les troubles anxieux ou dépressifs, les conditions de vie et les pressions sociales peuvent également influencer les parcours de consommation, sans qu’il existe un profil unique de femme confrontée à une addiction.
Au-delà de ces mécanismes, la Dr Trabelsi souligne le poids du silence entourant les consommations féminines. La crainte d’être jugée comme mère, épouse ou membre de la famille peut compliquer la reconnaissance du problème et la demande d’aide. Certaines femmes attendent ainsi que les conséquences sur leur santé, leur vie professionnelle ou leurs relations deviennent importantes avant de consulter.
Cette difficulté est d’autant plus préoccupante que la dépendance n’est pas toujours immédiatement visible. Elle peut concerner l’alcool, les drogues ou certains médicaments consommés de manière inappropriée, notamment pour rechercher un apaisement ou faciliter le sommeil. La perte de contrôle, la difficulté à réduire les prises et la poursuite de la consommation malgré ses conséquences constituent des signes qui doivent inciter à demander un avis médical.
La prise en charge nécessite une approche adaptée à chaque situation, associant selon les besoins un accompagnement psychologique, un suivi addictologique et des traitements spécifiques. Elle suppose aussi de prendre en considération d’éventuelles violences, des difficultés familiales ou des troubles psychiques associés, dans un cadre confidentiel et sans jugement. Pour certaines substances, notamment l’alcool ou les médicaments sédatifs, un arrêt brutal peut entraîner des complications et nécessite un accompagnement médical.
L’entretien réalisé par Esseha met ainsi en lumière un enjeu qui dépasse les seules différences biologiques entre les femmes et les hommes. Lorsqu’une personne redoute davantage d’être condamnée moralement que de parler de sa dépendance, le silence peut retarder l’accès à des soins pourtant nécessaires. Mieux reconnaître les addictions féminines, c’est aussi permettre aux femmes concernées de consulter sans avoir à dissimuler leur souffrance.
Tinhinane B
