Le glaucome : un enjeu majeur de santé publique – Entretien avec le Dr Abdelkader Messadi

Le glaucome est l’une des principales causes de cécité dans le monde, touchant des millions de personnes, souvent sans qu’elles ne s’en rendent compte avant qu’il ne soit trop tard. Cette pathologie, caractérisée par une atteinte progressive et irréversible du nerf optique, pose un véritable défi médical, tant en matière de dépistage que de prise en charge.

À l’occasion de la semaine mondiale du glaucome, nous avons rencontré le Dr Abdelkader Messadi, spécialiste en ophtalmologie, pour mieux comprendre les différentes formes de cette maladie, les avancées thérapeutiques, ainsi que les défis rencontrés en Algérie pour assurer une prise en charge optimale des patients.

Esseha :existe -t-il différentes formes de glaucome et en quoi diffèrent -elles en terme de symptômes, d’évolution et de prise en charge ?

Dr Abdelkader MESSADI : Le glaucome est défini comme une neuropathie optique conduisant à une perte progressive et irréversible des fibres optiques et causée classiquement par une augmentation de la pression intraoculaire nonobstant des cas de glaucome à pression intraoculaire normale et qui se révèlent être plus sévères puisque les traitements conventionnels principalement orientés sur l’abaissement de la pression intraoculaire n’ont pas toujours l’effet thérapeutique recherché.
Pour revenir à votre question, il y’a en effet une multitude de formes de glaucome et il y’a autant de classifications. Pour une communication destiné à un large public, nous aborderons une énumération simplifiée :
1-le glaucome primitif à angle ouvert est la forme la plus fréquente, considérée comme la deuxième cause de cécité dans le monde et d’autant plus grave qu’elle est souvent asymptomatique si bien que principal symptôme qui est le rétrécissement du champ visuel ne se manifeste qu’une fois que le patient ait perdu 40% de fibres optiques. Par ailleurs, on considère que 50% des glaucomes primitifs à angle ouvert échappent au diagnostic précoce. Ceci illustre la difficulté de diagnostic de cette maladie. Notre cahier de charge va donc consister à faire du dépistage précoce notre cheval de bataille.

Quel est le profil des personnes ciblées par le dépistage ?
Ce sont les personnes présentant des facteurs de risque :
-Sujet âgé
-Notion d’hérédité familiale
-Myopie d’autant plus qu’elle est importante
-Sujet mélanoderme
-Patient chez qui on découvre une hypertension oculaire et présentant une cornée fine
-patient souffrant d’apnée du sommeil
-patient souffrant de problèmes vasculaires : hypotension, maladie de Raynaud, HTA , diabète.
Chez ces patients, le dépistage précoce doit être régulier et renouvelé annuellement.
Le diagnostic confirmé impose un traitement et un suivi à vie, avec comme objectif principal d’agir sur la pression intraoculaire et l’abaisser à un niveau de pression cible qui protège le nerf optique de la perte de fibres supplémentaires. Cette pression cible est régulièrement réévaluée au cours du suivi.
Le protocole thérapeutique est actuellement bien codifié et consiste à réduire la pression intraoculaire par différents moyens : collyres , laser, chirurgie.
2-le glaucome primitif par fermeture de l’angle :
A l’opposé du précédent, le glaucome par fermeture de l’angle est rare et s’exprime de manière brutale et explosive par des douleurs oculaires intenses simulant une grosse migraine , une baisse importante de la vision, un trouble de la transparence cornéenne, un larmoiement intense ou avec des symptômes tels que des nausées ou des douleurs abdominales. Ces manifestations imposent une consultation urgente et le diagnostic est vite établi et le traitement également.

Mais doit -on attendre la survenue de ces symptômes pour établir le diagnostic ?
Non !
Le glaucome primitif par fermeture de l’angle peut faire l’objet d’un dépistage. En effet, il survient sur des yeux présentant des facteurs anatomiques de risque : petits yeux courts, forts hypermétropes et ou avec de gros cristallins et ou associés à des anomalies d’insertion de la racine de l’iris.
À partir de 40 ans , et à l’occasion d’une consultation pour une banale presbytie , l’évaluation de l’ouverture de l’angle irido cornéen est recommandée et après constatation d’une étroitesse marquée de cet angle grâce à des examens complémentaires homologués, le patient patient peut bénéficier d’un traitement préventif afin d’éviter la survenue d’une grosse crise aiguë décrite précédemment.
Ce traitement consiste en une séance de laser visant à établir une ouverture au niveau de la racine de l’iris et faciliter ainsi le passage de l’humeur aqueuse.
3- le glaucome congénital :
Très rare :1 cas sur 200 mille naissances.
Il est lié à une malformation au niveau des structures oculaires d’évacuation de l’humeur aqueuse hors de l’œil. Il peut être isolé ou associé à d’autres malformations oculaires ou faciales. Il se manifeste chez le jeune nourrisson par des yeux globuleux ( décrit comme œil de bœuf) , un larmoiement, une sensibilité à la lumière et surtout un aspect de trouble de la transparence cornéenne.
Ces symptômes imposent une consultation urgente pour confirmer le diagnostic et faire bénéficier le nourrisson d’une prise en charge chirurgicale adaptée pour libérer les voies d’écoulement de l’humeur aqueuse.
4-les glaucomes secondaires :
Cette rubrique inclut de nombreuses formes de glaucomes dont le dénominateur commun est un obstacle à l’écoulement et à l’élimination de l’humeur aqueuse conduisant à une hypertension oculaire .
On citera le glaucome cortisonique lié à la consommation prolongée de corticoïdes, les glaucomes inflammatoires survenant dans un contexte d’inflammation intraoculaire telles que les uvéites , les glaucomes survenant après chirurgie oculaire sur décollement de rétine avec injection de silicone, les glaucomes post traumatique.
Dans ces types de glaucomes, le patient présentera généralement des manifestations douloureuses et Le traitement est très difficile et visera à abaisser le niveau pressionnel intraoculaire.

Esseha :quels sont les défis actuels dans le traitement du glaucome et quelles sont les avancées les plus prometteuses en matière de recherche ?

Dr Abdelkader MESSADI : Les défis actuels sont liés à la nature même du glaucome. Nous avons signalé que cette pathologie reste longtemps asymptomatique ce qui retarde le diagnostic et la majorité des cas diagnostiqués sont déjà à un stade avancé. D’où la nécessité d’un dépistage systématique précoce à instituer. Pour cela, la sensibilisation à cette maladie doit être permanente à travers les médias en particulier et toutes sortes de supports.
Le second défi est d’ordre thérapeutique : Tous les traitements antiglaucomateux ont une seule cible : abaissement de la pression oculaire. Mais tous les glaucomes ne sont pas liés à une hypertension oculaire et le meilleur exemple est le glaucome à pression normale qui est lié à une mauvaise vascularisation du nerf optique source d’hypoxie. Pour ce type de glaucome, il y’a encore beaucoup à faire.
Une autre problématique et non des moindres reste l’observance des patients au traitement. Un grand nombre abandonnent leur médicaments en l’absence d’amélioration visuelle ( intérêt d’une bonne communication) ou en raison des effets indésirables liés aux collyres ( allergie et ou toxicité). Les avancées thérapeutiques permettent de garder de l’espoir à l’avenir.
Beaucoup de travaux sont orientés vers la fabrication de médicaments neuro protecteurs à même de protéger le nerf optique de l’ischémie. Ces médicaments peuvent être très utiles dans les glaucomes à pression normale. La thérapie génique est également en cours de recherche.

 

Esseha : le mode de vie et l’alimentation peuvent -ils influencer l’évolution du glaucome ? Y’a-t-il des recommandations spécifiques à ce sujet ?

Dr Abdelkader MESSADI : Beaucoup d’études ont été faites et les nombreuses publications scientifiques concernant ce sujet donnent des résultats incertains. Cependant tous les articles scientifiques s’accordent à signaler des facteurs aggravants : le stress, le tabagisme, l’alcoolisme et l’absence d’activité physique.
Les conseils et recommandations préconisées :
– consommation d’antioxydants ( Vit C,E, zinc ):agrumes, légumes verts, noix
– ⁠Oméga 3 :poissons, graines de lin
– ⁠réduire la consommation de caféine et de sel

Esseha :certaines professions ou habitudes quotidiennes peuvent -elles aggraver le glaucome ou accélérer sa progression ?

Dr Abdelkader MESSADI :
Objectivement il n’est pas possible de faire une relation de cause à effet entre les habitudes sociales des patients et l’évolution du glaucome.
Cependant on peut imaginer qu’un patient soumis à un traitement oculaire source d’inconfort : rougeur et picotements voire démangeaisons, verra ses symptômes s’aggraver en cas de surconsommation des écrans.
Il en est de même pour les patients exposés à des produits chimiques ( peintres, unités de production de produits chimiques).

Esseha :comment sensibiliser efficacement la population au dépistage du glaucome, notamment dans les régions où l’accès aux soins ophtalmologiques est limité ?

Dr Abdelkader MESSADI : La sensibilisation doit être menée sur plusieurs fronts certes mais doit surtout être permanente.
Le rôle des médias et des réseaux sociaux est crucial. Toute la corporation médicale doit être associée. Le médecin généraliste doit rester la pierre angulaire du système d’information et d’orientation en adressant annuellement tous les patients diabétiques, hypertendus, et les personnes âgées de plus de 50 ans vers l’ophtalmologiste pour dépistage. Les caravanes médicales régulières peuvent également jouer un rôle majeur dans le dépistage.
L’opticien est également impliqué dans cette démarche. Il devrait exiger une ordonnance de l’ophtalmologiste de chaque patient se présentant pour acquérir une lunette pour presbytie . Cette obligation permettrait une évaluation médicale et un dépistage du glaucome.

Esseha :quel est l’état des infrastructures et des ressources médicales en Algérie pour la prise en charge du glaucome et quels sont les principaux défis auxquels sont confrontés les patients et les spécialistes ?


Dr Abdelkader MESSADI :
Le glaucome reste la deuxième cause de cécité en Algérie et de ce fait représente un véritable problème de santé publique.
Si en 1962, l’Algérie ne disposait que de 3 centres hospitaliers dédiés à la santé oculaire et de 12 ophtalmologistes, la couverture médicale en 2024 n’a rien à envier aux pays occidentaux.
A titre d’exemple, un patient souffrant de cataracte était mis sur liste d’attente et devait attendre deux ans avant d’être opéré et il arrivait qu’il décède avant son rendez-vous. Aujourd’hui, un patient diagnostiqué porteur de cataracte peut être opéré le lendemain. C’est une véritable avancée en matière de couverture sanitaire. C’est aussi valable pour le glaucome.
Il reste cependant beaucoup de défis. Les infrastructures et le personnel soignant sont concentrés au nord du pays. L’autre aspect du problème est lié à la caractéristique même de la maladie qui est asymptomatique rendant le dépistage précoce très difficile et ceci est compliqué par l’insuffisance de sensibilisation et le manque culturel d’éducation sanitaire de la population.
Pour les patients diagnostiqués, le suivi sensé être à vie, bute sur l’inobservance des patients, le renouvellement des traitements sans se présenter aux contrôles fondamentaux à la réévaluation de la maladie et de sa progression.
L’autre défi concerne la mise à jour des connaissances des ophtalmologistes pour bénéficier des dernières recommandations internationales en matière de prise en charge du glaucome.
Je terminerai par un appel aux pouvoirs publics, concernant le coût des traitements souvent hors de portée des bourses moyennes.
Le glaucome est objectivement une maladie chronique puisque nécessitant un traitement à vie. Elle n’est toujours pas reconnue comme maladie chronique par l’organisme de sécurité sociale (CNAS).

Propos recueillis par Amina Azoune

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