Deux ans après le début des traitements, certaines femmes prises en charge pour un cancer du sein continuent de souffrir d’une fatigue importante. Une étude publiée dans JAMA Network Open montre que cette fatigue durable ne semble pas principalement liée aux modifications de la fonction cardiaque provoquées par certaines chimiothérapies. Les symptômes dépressifs, le stress et l’évolution de la condition physique apparaissent davantage associés à sa persistance.
La fatigue reste l’un des symptômes les plus fréquemment rapportés après un cancer du sein, mais elle demeure souvent difficile à expliquer et à prendre en charge. Chez certaines patientes, elle disparaît progressivement après la fin des traitements, tandis que chez d’autres elle se prolonge pendant des mois, voire plusieurs années, avec des répercussions sur la vie professionnelle, les activités quotidiennes et la qualité de vie.
Pour mieux comprendre les mécanismes en cause, des chercheurs américains ont suivi pendant deux ans 381 femmes, dont 236 atteintes d’un cancer du sein et 145 participantes sans cancer servant de groupe de comparaison. Les patientes avaient reçu différents types de traitements, notamment des chimiothérapies susceptibles d’altérer la fonction cardiaque, tandis que d’autres étaient traitées sans chimiothérapie. Les chercheurs ont évalué à plusieurs reprises leur fatigue, leur fonction cardiovasculaire, leur capacité physique, leur niveau de stress et leurs symptômes dépressifs.
Les résultats montrent qu’au terme des deux années de suivi, près d’une femme sur cinq parmi celles exposées à une chimiothérapie potentiellement cardiotoxique présentait encore une fatigue jugée cliniquement importante. Plus d’un tiers avaient également connu une aggravation significative de cette fatigue par rapport à leur état avant le début du traitement. Ces données confirment que le symptôme ne peut pas être considéré uniquement comme une conséquence passagère de la chimiothérapie.
L’un des principaux objectifs de l’étude était de déterminer si les modifications de la fonction cardiaque pouvaient expliquer cette fatigue persistante. Cette hypothèse semblait plausible, car certains traitements utilisés dans le cancer du sein peuvent affecter le muscle cardiaque et réduire les capacités physiques. Les chercheurs ont effectivement observé des changements de plusieurs paramètres cardiovasculaires au cours du suivi, mais ceux-ci n’étaient pas associés de manière significative à la fatigue mesurée deux ans plus tard.
Ce constat déplace en partie le regard porté sur l’origine de ce symptôme. Les facteurs cardiovasculaires ne semblent pas, à eux seuls, expliquer pourquoi certaines patientes restent durablement épuisées, alors que d’autres récupèrent plus rapidement. Les analyses font en revanche apparaître une association plus nette avec les symptômes dépressifs, ainsi qu’avec le niveau de stress ressenti.
Les auteurs appellent toutefois à éviter toute interprétation simpliste. Le fait que la fatigue soit liée à des symptômes dépressifs ne signifie pas qu’elle serait uniquement psychologique. La fatigue liée au cancer est considérée comme un phénomène multifactoriel dans lequel peuvent intervenir les traitements, les troubles du sommeil, les modifications hormonales, l’inflammation, la diminution de l’activité physique, la douleur, l’état nutritionnel et les conséquences émotionnelles de la maladie.
L’étude apporte également un élément intéressant concernant la condition physique. Les femmes dont les capacités physiques se sont améliorées au cours du suivi ont généralement présenté une réduction plus marquée de leur fatigue. Cette association ne permet pas d’affirmer que l’activité physique suffit à elle seule à corriger le problème, mais elle renforce l’intérêt d’une prise en charge globale intégrant la récupération fonctionnelle et l’activité physique adaptée lorsque l’état de santé le permet.
Pour les chercheurs, ces résultats soulignent surtout la nécessité de mieux repérer la fatigue persistante lors du suivi après cancer. La surveillance ne devrait pas se limiter au risque de récidive ou aux éventuelles complications cardiovasculaires des traitements. Elle gagnerait également à inclure l’évaluation de la fatigue, de la santé psychologique et des capacités physiques, afin d’identifier les patientes qui nécessitent un accompagnement spécifique.
Cette approche est d’autant plus importante que la fatigue est encore souvent banalisée, parfois considérée comme une conséquence inévitable du cancer avec laquelle il faudrait simplement apprendre à vivre. Or, lorsqu’elle persiste pendant des mois et limite les activités quotidiennes, elle constitue un véritable problème de santé qui mérite d’être exploré et pris en charge.
Les auteurs rappellent enfin que leur étude est observationnelle et qu’elle ne permet pas d’établir un lien direct de cause à effet entre les différents facteurs identifiés et la fatigue. D’autres mécanismes, notamment inflammatoires, immunitaires ou neurologiques, pourraient également jouer un rôle et devront être étudiés.
Au-delà de ces limites, ce travail confirme une réalité de plus en plus prise en compte en oncologie : la réussite d’un traitement ne se mesure pas uniquement à la disparition de la tumeur. Pour certaines patientes, l’après-cancer reste marqué par des symptômes durables qui peuvent profondément affecter la vie quotidienne. La fatigue en fait partie et mérite, à ce titre, une attention comparable à celle accordée aux autres séquelles des traitements.
Amina Azoune
