Certaines bactéries naturellement présentes dans notre intestin pourraient contribuer au développement du cancer colorectal. Des chercheurs américains viennent d’identifier un mécanisme moléculaire permettant à une toxine bactérienne d’endommager la barrière protectrice du côlon. Publiés dans la revue scientifique Nature, leurs travaux ouvrent de nouvelles perspectives pour prévenir certaines lésions intestinales associées au risque de cancer.
Cette découverte, réalisée par une équipe de chercheurs de l’université Johns Hopkins, aux États-Unis, apporte une réponse à une question qui mobilisait les scientifiques depuis près de vingt ans. Ils savaient déjà que certaines souches de Bacteroides fragilis, une bactérie présente dans le microbiote intestinal humain, produisent une toxine susceptible de provoquer une inflammation et de favoriser la formation de tumeurs. Mais la manière dont cette substance parvenait à attaquer les cellules intestinales restait mal comprise.
Pour élucider ce mécanisme, les scientifiques ont utilisé la technologie d’édition génétique CRISPR afin d’identifier les protéines indispensables à l’action de cette toxine, appelée BFT. Leurs recherches ont permis de mettre en évidence le rôle déterminant d’une protéine nommée claudine-4, présente à la surface des cellules intestinales et participant au maintien de leur étanchéité.
Les chercheurs ont découvert que la toxine utilise cette protéine comme point d’ancrage avant de s’attaquer à une autre molécule, l’E-cadhérine, essentielle à la cohésion des cellules. Lorsque cette dernière est dégradée, la barrière intestinale se fragilise, ce qui peut favoriser l’inflammation et perturber le fonctionnement normal des tissus. Ces phénomènes figurent parmi les mécanismes biologiques susceptibles de contribuer au développement de certains cancers colorectaux.
L’intérêt de cette découverte ne réside pas uniquement dans la compréhension du processus. En identifiant précisément la manière dont la toxine se fixe aux cellules, les chercheurs ont également trouvé une piste pour empêcher son action. Ils ont conçu une protéine soluble capable d’attirer la toxine et de l’intercepter avant qu’elle n’atteigne la paroi intestinale.
Testée chez des souris, cette stratégie expérimentale a permis de protéger les tissus intestinaux contre les dommages provoqués par la toxine. Les résultats suggèrent qu’il pourrait devenir possible de neutraliser certaines substances bactériennes directement impliquées dans les mécanismes favorisant les lésions intestinales, plutôt que d’intervenir uniquement après l’apparition de ces dommages.
Les scientifiques insistent toutefois sur le caractère préliminaire de cette approche. Les expériences réalisées chez l’animal ne démontrent pas que cette méthode permet de prévenir le cancer colorectal, et son efficacité comme sa sécurité chez l’être humain restent à établir. D’autres recherches seront nécessaires avant d’envisager une éventuelle application médicale.
Cette étude apporte également un éclairage sur le rôle complexe du microbiote intestinal dans la santé humaine. Contrairement à une idée répandue, la présence d’une bactérie potentiellement dangereuse ne signifie pas nécessairement qu’une maladie va apparaître. Bacteroides fragilis peut être présente chez des personnes en bonne santé, mais seules certaines souches produisent la toxine étudiée. Le risque dépend donc de caractéristiques bactériennes particulières et de leurs interactions avec l’organisme.
Ces résultats renforcent l’intérêt croissant de la recherche médicale pour les liens entre microbiote, inflammation chronique et cancer. Ils pourraient, à terme, contribuer au développement de nouvelles approches préventives ciblant des mécanismes biologiques précis, sans nécessairement perturber l’ensemble de la flore intestinale.
Pour autant, cette avancée ne modifie pas les recommandations actuelles de prévention et de dépistage du cancer colorectal. La recherche de sang occulte dans les selles, la coloscopie lorsqu’elle est indiquée, ainsi que l’identification des personnes présentant des facteurs de risque demeurent des moyens essentiels pour détecter précocement la maladie.
L’enjeu des prochaines recherches sera de déterminer si le blocage de cette toxine peut réellement réduire le risque de développer certaines formes de cancer colorectal. Une perspective prometteuse, mais qui devra encore franchir plusieurs étapes scientifiques avant de pouvoir bénéficier aux patients.
Ouiza Lataman
