Souvent considéré comme une infection bénigne se manifestant par l’apparition de boutons autour des lèvres, le virus de l’herpès simplex de type 1 (HSV-1) pourrait avoir des effets plus complexes sur l’organisme. Des chercheurs de l’Université du Colorado, aux États-Unis, ont observé chez la souris des modifications importantes du fonctionnement des cellules immunitaires du cerveau après une infection. Ces résultats, publiés dans la revue scientifique PLOS Pathogens, ouvrent de nouvelles pistes de recherche sur les liens possibles entre les infections virales, l’inflammation cérébrale et certaines maladies neurodégénératives.
L’herpès labial est une infection très répandue, généralement caractérisée par des vésicules douloureuses au niveau des lèvres. Après la première infection, le virus ne disparaît pas complètement de l’organisme. Il demeure à l’état latent dans certaines cellules nerveuses et peut se réactiver à différentes occasions, notamment en période de fatigue, de stress ou après une exposition au soleil.
Si ses manifestations cutanées sont bien connues, les conséquences de son interaction avec le système nerveux restent encore imparfaitement comprises. C’est précisément cet aspect que l’équipe de chercheurs américains a voulu explorer en étudiant la réaction du cerveau à l’infection.
Les scientifiques se sont particulièrement intéressés à la microglie, un ensemble de cellules qui joue un rôle essentiel dans la protection et l’entretien du tissu cérébral. Ces cellules immunitaires contribuent notamment à détecter les agents infectieux, à éliminer les débris cellulaires et à maintenir un environnement favorable au bon fonctionnement des neurones.
Or, les observations réalisées chez les souris infectées montrent que ces cellules peuvent modifier sensiblement leur comportement. Six jours après l’infection, les chercheurs ont constaté une augmentation marquée de l’activité antivirale des microglies. La proportion d’une catégorie de ces cellules caractérisée par une forte réponse à l’interféron est ainsi passée de 0,5 % à 15,7 %.
L’interféron est une molécule impliquée dans les mécanismes de défense contre les virus. Sa mobilisation témoigne de l’activation de la réponse immunitaire. Toutefois, cette réaction s’est accompagnée d’un autre phénomène : une diminution de l’activité de plusieurs gènes associés aux fonctions habituelles d’entretien du cerveau.
Autrement dit, les cellules étudiées semblaient privilégier la lutte contre l’infection au détriment de certaines de leurs missions quotidiennes. Les chercheurs ont notamment relevé une baisse de l’expression de gènes impliqués dans l’élimination des déchets cellulaires et la surveillance des connexions entre neurones.
Les modifications observées ne concernaient pas uniquement l’activité des gènes. L’infection était également associée à des changements dans la chromatine, la structure qui organise l’ADN et contribue à déterminer quels gènes peuvent être activés ou mis en veille. Plus de 1 300 régions de cette structure présentaient des modifications d’accessibilité, suggérant une reconfiguration importante des programmes moléculaires des cellules immunitaires cérébrales.
Ces changements ont été particulièrement observés dans des zones du tronc cérébral liées aux voies nerveuses du visage, où les chercheurs ont également détecté la présence du virus.
Cette découverte soulève une question importante : une infection connue pour provoquer des lésions autour de la bouche pourrait-elle également modifier, au moins temporairement, la manière dont le cerveau organise ses défenses immunitaires ?
Les chercheurs envisagent aussi un rapprochement avec certaines maladies neurodégénératives, notamment la maladie d’Alzheimer. Les modifications des microglies observées chez les souris présentent en effet des similitudes avec des profils cellulaires décrits dans différents modèles de maladies neurologiques. Une altération durable des mécanismes de nettoyage cérébral pourrait théoriquement contribuer à un environnement défavorable aux neurones.
Il convient cependant de distinguer une piste scientifique d’une relation de cause à effet démontrée. Cette étude ne prouve pas que l’herpès labial provoque la maladie d’Alzheimer, ni qu’une personne présentant régulièrement des boutons de fièvre développera une maladie neurodégénérative.
Les résultats reposent sur des expériences animales, avec un nombre limité d’échantillons, et les observations ont été réalisées à un stade précoce de l’infection. Les chercheurs ne savent pas encore si les modifications constatées disparaissent lorsque la réaction immunitaire s’apaise ou si certaines d’entre elles persistent dans le temps.
L’équipe souhaite désormais prolonger le suivi des animaux sur plusieurs mois et étudier les conséquences de réactivations répétées du virus. L’objectif sera notamment de déterminer si ces épisodes successifs laissent une empreinte durable sur les cellules immunitaires du cerveau.
Ces travaux rappellent ainsi que les interactions entre les virus et le système nerveux dépassent parfois les symptômes visibles d’une infection. Ils soulignent également l’importance de poursuivre les recherches pour comprendre comment les défenses immunitaires protègent le cerveau, mais aussi comment leur activation prolongée pourrait, dans certaines circonstances, perturber son fonctionnement.
Nouhad Ourebzani
