Et si les réseaux d’assainissement pouvaient devenir des sentinelles épidémiologiques ? C’est la démonstration inédite que vient de livrer une équipe de chercheurs britanniques à travers une vaste étude longitudinale, menée sur deux ans à l’échelle de l’Angleterre. Publiée dans The Lancet Regional Health – Europe, cette recherche éclaire d’un jour nouveau les possibilités concrètes de l’approche « One Health », en combinant données cliniques et surveillance des eaux usées pour mieux anticiper la résistance aux antimicrobiens (RAM), devenue l’une des menaces sanitaires majeures du XXIe siècle.
Entre 2020 et 2022, les chercheurs ont observé 54 sites à travers le pays, croisant plus de 70 000 prélèvements cliniques humains avec des analyses d’eaux usées couvrant une population de 24 millions d’habitants. Le constat est saisissant : les profils de résistance aux antibiotiques identifiés dans les réseaux d’assainissement reflètent avec précision ceux enregistrés dans les établissements de santé. Mieux encore, certains signaux environnementaux apparaissent avant même que les souches résistantes ne soient dominantes en clinique. En d’autres termes, les égouts parlent – et souvent avant les hôpitaux.
Cette complémentarité ouvre des perspectives puissantes en matière de détection précoce, de réponse ciblée et de pilotage des politiques de santé publique. Alors que la RAM entraîne déjà plusieurs millions de décès chaque année, cette approche intégrée apparaît comme un levier stratégique pour contenir l’émergence de bactéries multirésistantes. Les auteurs plaident ainsi pour un changement de paradigme : intégrer l’environnement dans la veille sanitaire, non comme un champ marginal, mais comme une source d’information essentielle sur l’état de santé collectif.
En conjuguant microbiologie, épidémiologie et ingénierie de l’assainissement, cette étude anglaise jette les bases d’un modèle opérationnel reproductible, au service d’une médecine préventive plus fine, plus rapide et résolument interdisciplinaire. Là où les laboratoires hospitaliers observent, les canalisations alertent. Un virage discret mais décisif vers une santé publique augmentée.
Nouhad Ourebzani
