La myopie forte est souvent perçue comme un simple trouble de la vision de loin, corrigé par des lunettes ou des lentilles. Pourtant, lorsque l’œil s’allonge excessivement, les conséquences peuvent aller bien au-delà d’une correction optique plus importante. Une nouvelle étude internationale montre que cet allongement du globe oculaire, associé au vieillissement, peut fortement augmenter le risque d’atteinte du nerf optique.
Publiée dans le British Journal of Ophthalmology, l’étude intitulée Estimation of high myopia-associated optic neuropathies: the Two-Continent Eye Studys’est intéressée aux lésions du nerf optique observées chez les personnes présentant une myopie forte, qu’elles soient de type glaucomateux ou directement liées aux modifications anatomiques provoquées par l’allongement de l’œil.
Les chercheurs ont analysé des données provenant de plusieurs grandes études menées en Chine, en Inde et en Russie. Leur objectif était d’estimer la probabilité de développer une neuropathie optique selon plusieurs paramètres, notamment l’âge, la longueur axiale de l’œil et, pour certaines atteintes, la pression intraoculaire.
La longueur axiale désigne la distance entre l’avant et l’arrière du globe oculaire. Dans la myopie, l’œil est généralement plus long que la normale, ce qui fait converger les rayons lumineux devant la rétine au lieu de les focaliser directement sur celle-ci. Dans les formes sévères, cet allongement ne modifie pas seulement la vision : il peut également étirer et fragiliser les structures situées au fond de l’œil.
Les résultats montrent que le risque d’atteinte du nerf optique augmente de manière particulièrement marquée lorsque deux facteurs se combinent : un œil très allongé et un âge avancé.
Chez une personne dont la longueur axiale de l’œil atteint 30 millimètres, par exemple, les chercheurs estiment que la probabilité d’une neuropathie glaucomateuse ou ressemblant au glaucome pourrait passer d’environ 7 % à 30 ans à plus de 75 % à 75 ans. Pour une neuropathie non glaucomateuse associée à la myopie forte, cette probabilité serait estimée à environ 28 % à 30 ans et à plus de 68 % à 75 ans.
Ces chiffres concernent toutefois des profils particulièrement exposés et ne signifient pas que toute personne ayant une forte myopie évoluera vers une atteinte sévère du nerf optique. Il s’agit d’estimations statistiques établies à partir des populations étudiées, et non d’une prédiction individuelle.
L’étude met surtout en évidence une réalité parfois méconnue : chez les personnes fortement myopes, l’atteinte du nerf optique ne correspond pas toujours au glaucome classique.
L’allongement excessif du globe oculaire transforme progressivement l’architecture du fond de l’œil, notamment la région de la papille optique, là où les fibres nerveuses quittent la rétine pour former le nerf optique. Ces modifications peuvent fragiliser les fibres nerveuses et produire des lésions qui ressemblent parfois à celles du glaucome, y compris lorsque la pression à l’intérieur de l’œil n’est pas particulièrement élevée.
Cette proximité rend le diagnostic plus complexe. Chez un œil fortement myope, certaines anomalies anatomiques peuvent compliquer l’interprétation du fond d’œil, du champ visuel ou encore de l’OCT, un examen d’imagerie permettant d’analyser avec précision les différentes couches de la rétine et du nerf optique.
Les auteurs distinguent ainsi deux grands mécanismes. D’un côté, des neuropathies glaucomateuses ou d’aspect glaucomateux, dont le risque est notamment influencé par l’âge, la pression intraoculaire et certaines caractéristiques du nerf optique. De l’autre, des neuropathies non glaucomateuses qui semblent plus directement liées à l’allongement extrême de l’œil et aux déformations structurelles qui l’accompagnent.
Cette distinction est importante car la myopie forte ne doit pas être réduite au nombre de dioptries inscrit sur une ordonnance. Une personne peut conserver une bonne vision avec ses lunettes tout en développant silencieusement des lésions rétiniennes ou du nerf optique susceptibles de menacer sa vision à long terme.
Or, contrairement au flou visuel provoqué par la myopie elle-même, une atteinte du nerf optique ne peut pas être corrigée par des verres plus puissants. Les fibres nerveuses détruites ne se régénèrent pas, ce qui explique l’importance d’identifier précocement les lésions et d’en surveiller l’évolution.
Les résultats plaident donc pour une surveillance ophtalmologique adaptée chez les personnes présentant une forte myopie, en particulier lorsqu’elles avancent en âge. Le suivi ne devrait pas se limiter à mesurer l’acuité visuelle et à ajuster la correction, mais prendre également en compte l’état de la rétine et du nerf optique, la pression intraoculaire et, lorsque cela est nécessaire, le champ visuel et l’imagerie OCT.
Les auteurs appellent néanmoins à la prudence. Leur modèle repose essentiellement sur des données recueillies à un moment donné chez différentes populations et non sur le suivi des mêmes individus pendant plusieurs décennies. Les probabilités proposées doivent donc être considérées comme des estimations et devront être confirmées par des études longitudinales et dans d’autres populations.
Cette réserve n’enlève cependant rien au message central de l’étude : dans la myopie forte, le danger ne réside pas seulement dans la difficulté à voir de loin. Plus l’œil est allongé et plus la personne vieillit, plus le risque de dommages structurels susceptibles d’atteindre le nerf optique devient préoccupant.
À l’heure où la myopie progresse dans de nombreuses régions du monde, notamment chez les jeunes générations, ces résultats rappellent l’intérêt de considérer les formes sévères comme une véritable pathologie oculaire nécessitant un suivi à long terme, et non comme un simple défaut visuel corrigé par des lunettes.
L’étude a été publiée en juin 2026 dans le British Journal of Ophthalmology par Jost B. Jonas et ses collègues, sous le titre Estimation of high myopia-associated optic neuropathies: the Two-Continent Eye Study.
Ouiza Lataman
