Entretien réalisé par Amina Azoune
La tuberculose reste une maladie infectieuse préoccupante en Algérie et dans le monde. Malgré des avancées médicales majeures, elle continue de toucher des millions de personnes chaque année, avec des formes résistantes aux traitements qui compliquent sa prise en charge.
Dans cet entretien, le Pr Feryel Chaouki, Médecin chef de service en pneumologie au CHU Benbadis de Constantine, membre de la Société Algérienne de Pneumologie (SAP) et du Comité National de Lutte contre la Tuberculose, nous éclaire sur les modes de transmission, les options de traitement et les défis posés par cette pathologie.
Esseha: La tuberculose est-elle contagieuse dès les premiers symptômes, et comment se transmet-elle exactement ?
Pr Feryel Chaouki : La tuberculose est une maladie infectieuse transmissible, causée par Mycobacterium tuberculosis hominis, aussi appelé bacille de Koch (BK). Il s’agit d’un bacille à croissance lente, dont le métabolisme est strictement aérobie et qui peut se multiplier aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des cellules.
Bien que la tuberculose affecte principalement les poumons, elle peut toucher d’autres organes comme les ganglions ou la plèvre. C’est une maladie hautement contagieuse qui se transmet par voie aérienne, via des gouttelettes expectorées par les patients infectés. Une personne tuberculeuse non traitée peut contaminer entre 5 et 15 personnes par an.
Selon l’OMS, en 2023 :
• 1,25 million de personnes sont mortes de la tuberculose.
• 10,8 millions de nouveaux cas ont été recensés, dont 6 millions d’hommes, 3,6 millions de femmes et 1,3 million d’enfants.
Il est essentiel de penser à la tuberculose face à des symptômes qui persistent plusieurs semaines ou mois, des anomalies pulmonaires (infiltrats, nodules, cavernes) et un contexte évocateur (contact avec une personne malade, conditions de vie précaires, immunosuppression, infection par le VIH). Cette maladie peut simuler de nombreuses autres pathologies pulmonaires, ce qui complique son diagnostic.
Peut-on guérir complètement de la tuberculose, et y a-t-il un risque de rechute après le traitement ?
Pr Feryel Chaouki : Dans les années 1940, aucun traitement efficace n’existait contre la tuberculose. Aujourd’hui, la maladie peut être soignée grâce à une combinaison d’antibiotiques, administrée sur une période minimale de six mois. Cependant, en cas de tuberculose multirésistante, la durée du traitement peut s’étendre à deux ans.
Il est essentiel de ne pas interrompre le traitement prématurément. Si le patient arrête la prise des antibiotiques avant la fin du protocole, les bacilles survivants risquent de développer une résistance aux médicaments, ce qui complique la guérison et augmente les risques de rechute. L’observance thérapeutique est donc cruciale pour garantir l’élimination complète de la bactérie et prévenir la propagation de souches résistantes.
Existe-t-il des vaccins efficaces contre la tuberculose, et qui doit les recevoir en priorité ?
Pr Feryel Chaouki : Le BCG (Bacille de Calmette et Guérin) est actuellement le seul vaccin disponible contre la tuberculose. Il est principalement administré aux nourrissons pour les protéger contre les formes graves de la maladie, comme la méningite tuberculeuse ou la tuberculose miliaire.
Toutefois, son efficacité contre la tuberculose pulmonaire chez les adolescents et adultes est limitée. Il ne permet pas d’empêcher la transmission de la maladie ni d’arrêter l’épidémie mondiale. De nouvelles stratégies vaccinales sont en cours d’étude pour pallier cette limitation.
Quels sont les effets secondaires les plus courants des traitements contre la tuberculose et comment les gérer ?
Pr Feryel Chaouki : Lorsqu’un patient est diagnostiqué avec une tuberculose contagieuse, il est généralement déjà porteur de la maladie depuis environ trois mois et a potentiellement contaminé son entourage proche.
L’information du patient est essentielle pour garantir le bon suivi du traitement. Il doit être averti de :
• L’importance d’une bonne observance thérapeutique.
• La possibilité d’adaptation du traitement en cas de troubles digestifs sévères.
• La coloration rouge orangée des sécrétions sous l’effet de certains médicaments.
• L’inefficacité de la pilule contraceptive sous l’effet des antibiotiques, nécessitant une contraception alternative.
Les effets secondaires varient selon les antibiotiques utilisés :
• Isoniazide (INH) : troubles digestifs, hépatite (surveillance des transaminases), neuropathies en cas de carence en vitamine B6.
• Rifampicine (RMP) : réactions immuno-allergiques.
• Ethambutol (EMB) : névrite optique rétrobulbaire, notamment en cas d’insuffisance rénale ou d’alcoolisme chronique.
• Pyrazinamide (PZA) : toxicité hépatique et hyperuricémie.
Pourquoi certaines personnes développent-elles une forme grave de la tuberculose tandis que d’autres restent asymptomatiques ?
Pr Feryel Chaouki : Plusieurs facteurs influencent la progression de la tuberculose. Certaines personnes restent asymptomatiques grâce à un système immunitaire capable de contenir l’infection, tandis que d’autres développent une tuberculose active, voire une forme sévère.
Les principaux facteurs de risque incluent :
• L’immunodépression (VIH, traitements immunosuppresseurs, cancers, hémopathies).
• L’âge (jeunes enfants et personnes âgées sont plus vulnérables).
• Les maladies chroniques (diabète, insuffisance rénale, malnutrition).
• Les conditions socio-économiques précaires (toxicomanie, alcoolisme, tabagisme, vie en communauté).
Le dépistage précoce et un suivi médical adapté sont essentiels pour prévenir l’évolution vers une forme grave.
